Restitution d’une ligne téléphonique professionnelle après la rupture du contrat de travail

Ce qu’il faut retenir sur la restitution d’une ligne téléphonique professionnelle

  • Le salarié doit restituer tout bien à caractère professionnel (matériel, ligne, carte SIM) à l’issue de son contrat, sauf clause contraire ou usage toléré.
  • Le juge des référés peut en ordonner la restitution dès lors que le caractère professionnel de la ligne n’est pas sérieusement contestable (art. R. 1455-7 du Code du travail).
  • Le maintien d’une ligne professionnelle sans autorisation peut constituer une fraude aux droits de l’employeur, surtout en cas de risque concurrentiel avéré (ex. : ancien poste commercial).

L'arrêt rendu par la chambre sociale de la Cour de cassation le 5 février 2025 (n° 22-23.730) apporte un éclairage précieux sur la question, jusque-là peu explorée, de la restitution d’une ligne téléphonique professionnelle par un salarié après la rupture de son contrat. Il confirme qu’un employeur peut valablement exiger, en référé, la restitution d’un outil de travail professionnel, y compris lorsqu’il s’agit d’un contrat de téléphonie mobile, dès lors que son caractère professionnel n’est pas sérieusement contestable.

Le principe de restitution des biens professionnels à l’issue du contrat

Une obligation implicite mais juridiquement fondée

À la fin du contrat de travail, le salarié est tenu de restituer les biens et documents mis à sa disposition par l’employeur pour l’exécution de ses fonctions. Cette obligation découle de l’article 1134 du Code civil (dans sa rédaction antérieure à la réforme de 2016) et aujourd’hui de l’article 1193, combiné aux principes généraux de la responsabilité contractuelle.

En l’absence de stipulation spécifique dans le contrat, cette restitution s’impose dès lors que les biens sont identifiables comme étant la propriété de l’entreprise, ce qui est généralement le cas pour les téléphones, ordinateurs, véhicules de fonction, et plus rarement, les lignes téléphoniques professionnelles.

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Ligne pro saalrié

Une décision inédite : l’affaire Systeo protection c. R.

Les faits ayant conduit au contentieux

Dans cette affaire, un salarié occupant les fonctions de responsable commercial avait été licencié pour faute grave. L’entreprise lui avait alors demandé de restituer le matériel professionnel, dont un téléphone portable. S’il a effectivement restitué l’appareil, il a en revanche conservé la carte SIM et la ligne téléphonique afférente, qu’il a fait transférer à son nom, sans autorisation.

L’employeur, considérant qu’il s’agissait d’un acte de détournement frauduleux, a saisi la formation de référé du conseil de prud’hommes afin d’obtenir la restitution immédiate de la ligne.

Le référé possible en cas d’obligation non sérieusement contestable

L’application de l’article R. 1455-7 du Code du travail

Selon l’article R. 1455-7 du Code du travail, le juge des référés peut ordonner l’exécution d’une obligation de faire, pour autant que l’existence de cette obligation ne soit pas sérieusement contestable.

En l’espèce, la Cour de cassation approuve le raisonnement de la cour d’appel d’Amiens, qui a estimé que la ligne concernée :

  • Avait été souscrite par l’employeur,
  • Était utilisée dans le cadre strictement professionnel,
  • Et qu’aucun élément ne démontrait une tolérance d’usage personnel.

Le salarié ne disposait d’aucun accord, écrit ou oral, lui permettant de conserver la ligne. La Cour en a déduit que son transfert à son nom relevait d’une fraude aux droits de la société.

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Caractère professionnel de la ligne : critères d’appréciation

La preuve de la propriété de la ligne

Pour que l’employeur puisse justifier sa demande en référé, il doit démontrer que la ligne téléphonique :

  • A été souscrite en son nom,
  • Était intégralement financée par l’entreprise,
  • Était liée à un outil de travail confié au salarié,
  • Et que son usage personnel n’était ni prévu contractuellement, ni toléré.

La présence du nom de l’employeur sur les factures, l’adresse de facturation professionnelle, ainsi que la gestion technique de la ligne par les services de l’entreprise sont autant d’indices objectifs admis par la jurisprudence.

Enjeux économiques et concurrentiels

L’importance stratégique d’une ligne dans certaines fonctions

La Cour souligne également, de manière implicite, que le maintien de la ligne par l’ancien salarié pouvait entretenir une confusion auprès des clients et représenter un risque concurrentiel avéré, compte tenu de sa fonction commerciale.

Dans des secteurs où la relation client repose sur la confiance et la stabilité des contacts, la possession continue d’un numéro professionnel peut fausser la concurrence, et nuire à l’image de l’entreprise. La restitution de la ligne n’est donc pas seulement une formalité : elle devient un enjeu stratégique.

Quelles limites à la demande de restitution ?

L’hypothèse d’un usage personnel autorisé

La jurisprudence rappelle que le sort d’une ligne téléphonique peut être différent si l’entreprise a autorisé, même tacitement, une utilisation personnelle par le salarié. Une preuve d’usage mixte (professionnel et personnel), une tolérance constante, ou un avantage en nature déclaré peuvent rendre l’obligation de restitution plus contestable.

Dans cette hypothèse, l’employeur ne pourrait plus invoquer la seule propriété juridique pour en exiger la récupération immédiate.

Que retenir pour les employeurs ?

Anticiper, encadrer, formaliser

Pour éviter les litiges post-contractuels liés à la restitution des biens professionnels, il est recommandé :

  • D’insérer dans le contrat de travail une clause listant les matériels et services mis à disposition du salarié,
  • De mentionner explicitement les conditions d’usage (professionnel / mixte),
  • De formaliser la restitution dans une lettre de fin de contrat ou dans un procès-verbal de remise de matériel.

L’arrêt rendu par la Cour de cassation le 5 février 2025 confirme que le salarié est tenu de restituer la ligne téléphonique professionnelle mise à sa disposition, dès lors que cette dernière présente un caractère exclusivement professionnel et qu’aucun droit de conservation n’a été établi. L’action en référé est donc pleinement recevable dès lors que l’obligation de restitution n’est pas sérieusement contestée.

Dans un contexte où les outils numériques sont devenus des éléments centraux de l’activité, cette décision invite les employeurs à encadrer rigoureusement la mise à disposition des lignes et outils de communication, pour prévenir tout contentieux ultérieur.